Passage

mardi 3 février, 18h30 : Film documentaire
En lien avec l'exposition sonore "Histoires de vies" du Quart'Ney.
"Histoires de vies" ce sont les chroniques, les récits, les parcours de femmes et d’hommes primo-arrivants, venus d’ailleurs, et résidant maintenant à Angers. Ces personnes participent chaque semaine à des ateliers de conversation en français pour améliorer leur niveau de langue au 38bis avenue Pasteur.
C’est au cours d’ateliers d’écriture avec l’artiste slameur et poète Kwal, qu’ils ont accepté de nous livrer un peu de leur vie, de leur exil et de leurs souvenirs.
Le Chant des
vivants de Cécile Allegra
Survivants de la longue route de l'exil, des jeunes issus de l'Érythrée, du Soudan, de Somalie, de Guinée et de la RDC, qui sont passés par la Lybie et ont connu la torture, le trafic ou le viol, arrivent à Conques, au cœur de l'Aveyron. Là, une association, Limbo, entourée d'habitants accueillants, permet au groupe de se poser un temps. Peu à peu, le souvenir des épreuves s'atténue, et la parole renaît. Ils peuvent mettre de mots sur leur histoire et, par le chant, sublimer leur passé.
Maison de quartier Le Quart'Ney, 9 rue Duboys, Angers
Gardeie possible (3-10 ans) sur réservation : 02 41 43 28 13 ou contact@quartney.fr
Gratuit
lundi 9 février, 20h : Film
Eden à l'ouest (France, Italie, Grèce,
110 min.) de Costa-Gavras, avec présentation et débat en présence de Louis
Mathieu, de l'association Cinéma Parlant
Cinéma Les 400 coups,
2 rue Jeanne Moreau, Angers
Tarifs habituels aux 400
Coups : 8,90 €, réduit 7,30 €, carnets 6 € ou 5,20 €, moins de 26 ans 6,20
€, moins de 14 ans 4,70 € - tarif groupe, les matins également, sur
réservation (02 41 88 70 95) : 4,40 €
mercredi 11 février, 18h30 : Conférence
Pourquoi
partir : de l'exil à l'asile, par Geoffrey Ratouis,
historien
Gilgamesh, roi d'Ourouk,
Ulysse aux mille ruses, Sinbad le marin, Christophe Colomb, Fernand de Magellan,
qu'ils appartiennent aux mythes, à la légende ou à l'histoire, sans doute
n'auraient-ils laissé, dans la mémoire de l'Humanité, qu'une trace infime s'ils
n'avaient pas décidé, un jour, de partir. Retour sur ces exilés volontaires, en
quête d'aventure pour mieux écrire notre histoire.
Hôtel Livois (Institut Municipal), 6 rue Emile Bordier,
Angers
Gratuit
mardi 17 février, 19h : Célébration
Les 20 ans de Cinélégende
Le 16 février 2005 Cinélégende célébrait le réveil de l’ours que la tradition situe au 2 février, au moment de la Chandeleur lorsque, dit-on, « l’hiver meurt ou prend vigueur ». C’est le moment où l’ours sort de son hibernation :
Dans la nuit du 1er février, à minuit,
L’ours sort de son antre pour observer le ciel.
Si le ciel est clair, si les étoiles brillent,
Il se lèche la patte et y rentre à nouveau.
L’hiver n’est pas fini, il y aura encore 40 jours de mauvais temps.
Si, au contraire, le ciel est couvert de nuages,
S’il pleut ou s’il neige, il ne retournera plus dans sa tanière,
Car, dit-il, l’hiver est terminé. Voici le beau temps.
À Punxsutawney, en Amérique, c’est la marmotte dont on observe ainsi le réveil et qui annonce le dégel. C’est ce que nous raconte le film Un jour sans fin que nous présentions alors aux 400 Coups. Et l’on peut supposer que ce soir-là le ciel était dégagé, car le temps ne s’est pas arrêté : en juin nous étions emportés par Le Fleuve sauvage d’Elia Kazan, et ce sont aujourd’hui près de cent films que nous avons proposés au public, accompagnés de conférences, documentaires, ateliers et animations diverses, afin d’explorer les liens que le cinéma entretient avec les mythes et légendes.
Une soirée conviviale donc pour se rencontrer et évoquer ensemble ces vingt années de découvertes et d’aventure.
Pub Le Welsh, 25 place Imbach, Angers
Gratuit
Textes de Philippe Parrain
Commentaires
Le rêve, c’était partir. Découvrir, apprendre, c’était le rêve dans le rêve.
Costa-Gavras, Va où il est impossible éaller : mémoires
De son vrai nom Konstantínos Gavrás, Costa-Gravras est né en Arcadie. Fils d’un anti-royaliste, sympathisant communiste, il a littéralement "fui" la Grèce à l’âge de vingt-deux ans pour se réfugier à Paris. Il était par ailleurs fils d’immigré puisque son père était originaire d’Odessa.
Cinéaste résolument engagé, il s’interroge sur la nature et l’exercice du pouvoir et en appelle à la résistance à toute forme d'oppression. Il s’est fait connaître grâce à ce qu’on a pu qualifier comme des "thrillers politiques" basés sur des faits d’une brûlante actualité : Z, L’Aveu, État de siège, Section spéciale, Missing, Music Box ou Amen dénoncent les totalitarismes, que ce soit en Grèce, en Union Soviétique, en Uruguay, dans la France occupée, au Chili, sous le nazisme ou au Vatican. Il s’y montre un défenseur des droits de l'homme, pourfendeur des injustices, en quête de liberté et de démocratie.
Après une carrière commencée tambour battant, avec beaucoup d’action, recours à la violence et pléthore de têtes d’affiche, Costa-Gavras devient plus intimiste et se tourne vers une certaine confidentialité, confinant souvent les vedettes qui lui sont chères à des rôles passagers, avant de transposer son combat sur le plan économique avec Le Capital et Adults in the room. Son dernier film, Le dernier Souffle, veut proposer, à travers l’expérience de la mort, une leçon de vie.
Parenthèse dans sa filmographie et reposant, pour une fois, sur un scénario original, Éden à l’ouest apparaît comme une sorte de récréation, une comédie douce-amère que l’on peut juger superficielle mais qui traite d’un sujet toujours d’actualité : la façon dont la société occidentale accueille les migrants. C’est une fable, purement fictive, dont le héros, personnage sympathique venu d’un pays imaginaire, est présenté sous son meilleur angle. Le regard du réalisateur, à première vue naïf, est incisif et, sans accuser personne, interpelle tout le monde.
Le co-scénariste, Jean-Claude Grumberg, parlait, à propos du Couperet, son film précédent avec Costa-Gavras, de "social-fiction" comme on parle de science-fiction ou de politique-fiction. Le film proposait la violente déambulation d’un chômeur aspirant à se maintenir à flot. Éden à l’ouest parle, lui, d’émigration. Le périple que suit Elias est également une histoire exemplaire. Il représente, sur un ton plus léger, la quête d’un monde meilleur.
Costa-Gavras considère ce film comme un hommage « au parcours, à l'errance, à l'histoire de ceux - hier ce fut nous-mêmes ou nos pères et mères - qui traversent la terre, bravent les océans et les uniformes à la recherche d'un toit. L'histoire d'Elias n'est pas celle d'Ulysse, ni celle de Jean-Claude [Grumberg], ni la mienne. Mais je me reconnais dans Elias, cet étranger qui ne m'est pas étranger... »
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Thèmes mytho-légendaires du film
Tu seras errant et vagabond sur la terre.
Genèse IV, 12
Caïn, banni de l’Éden, était parti en direction de l’est. Elias, lui, va vers l’ouest. N’est-ce pas le sens des grandes migrations, depuis les Huns jusqu’à la Conquête de l’Ouest américaine ? Mais, pas plus qu’on ne sait d’où il vient, on ignore tout des chemins qui l’ont amené jusque-là, des adversités auxquelles il a dû faire face, des dangers auxquels il a été exposé.
On ne saura jamais ce qui l’a jeté sur les voies de l’exil, ce qui fait qu’il se retrouve sur ce bateau, parmi tous ces compagnons d’infortune. Faut-il en accuser la faim ou l’insécurité, un pouvoir trop autoritaire ou une faute qu’il aurait commise et qui le mettrait en danger ? Serait-il un bouc émissaire que, pour une raison ou une autre, une société aurait décidé de chasser loin des siens ?
La traversée
Ce fut une navigation singulière ; je n’y songe jamais sans un frisson. Vous avez ouï parler de la Barque des Âmes – Lestr an Anaôn -, qu’on voit voguer sur nos côtes, la nuit, chargée à couler bas, et dont les passagers, à qui les hèle, ne répondent que par des amen.
Anatole Le Braz, Pâques d'Islande
Sur cette chaloupe livrée aux courants marins, où les corps sont entassés, tous les regards fixent un horizon lointain et incertain. Le sort de ces hommes et de ces femmes égarés sur l’immensité de la mer est suspendu aux aléas de la navigation. Le temps de pleurer une vie passée ou bien de rêver d’ailleurs.
On se souvient de cette barque, ou de cette charrette dont on entend, la nuit, grincer les essieux, emportant les âmes vers un autre monde que nul ne peut imaginer : le bag noz ou le karr an Ankou des Bretons que pilote un sombre et impitoyable passeur. Charon aussi, en Grèce, exigeait son obole pour faire traverser le Styx aux âmes des défunts. Gare à celui qui ne se plie pas à sa loi, qui n’apporte pas sa contribution : l’exilé, dans le film, qui voudrait ne pas payer comptant son passage se trouve rejeté, pour ainsi dire damné.
L’espoir est-il pour autant permis ? L’avenir s’ouvre-t-il, l’autre monde représente-t-il vraiment l’Éden ? On peut en douter lorsqu’Elias découvre cet agglomérat humain amassé à fond de cale sur le bateau qui recueille tous ces postulants à une vie meilleure et qui semblent avoir renoncé. Lorsqu’une voix leur demande de se cacher, de se confiner sous les bâches au risque de se faire repérer, ils sont pris de panique, et l’embarcation de sauvetage se transforme en piège. C’est en fait une chimère que ces misérables, partis pleins d’espoir vers des mondes étrangers, nourrissent, une chimère semblable à celles dont Cinélégende parlait récemment, à la fois mirifique et mortifère…
Le naufrage
Maintenant ma destinée est de subir une mort obscure !
Homère, L'Odyssée
Est-ce arriver vraiment que d'arriver au port ?
Benjamin Fondane, Ulysse
Une cloche rompt le silence et tire tout le monde de la torpeur générale, comme un glas, ou plutôt comme les trompettes du Jugement dernier. C’est alors le sursaut général. Tels les trépassés qui se lèvent de leurs tombes et s’extirpent péniblement de la terre dans les anciennes fresques, les corps se déplient, se redressent, appréhendant le châtiment imminent. Ils interrogent un ciel chargé de sombres vrombissements. Des sirènes hurlent, des voix incorporelles menacent dans la nuit. Il ne reste plus qu’une solution : plonger dans une mer enténébrée.
Il s’agit pour Elias d’une mort symbolique, par noyade, ce qui lui permettra de renaître de l’utérus maritime. Il semble qu’à l’exemple d’Ulysse débarquant sur les plages de Phéacie, il doive à Leucothea, protectrice des marins et des naufragés, d’accéder au Paradis, en fait un paradis bien terrestre. Serait-ce la princesse Nausicaa, cette séduisante nymphe qui lui apparaît et lui demande de renvoyer le ballon : « La jeune reine jeta une balle à l’une de ses femmes, et la balle s’égara et tomba dans le fleuve profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin Ulysse s’éveilla. Et, s’asseyant, il délibéra dans son esprit et dans son cœur : « Hélas ! à quels hommes appartient cette terre où je suis venu ? Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers, et leur esprit craint-il les dieux ? J’ai entendu des clameurs de jeunes filles. Est-ce la voix des nymphes qui habitent le sommet des montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus ? »
Au moment où Elias s’éveille sur le sable et découvre sa situation, il est on ne peut plus perplexe, plus émerveillé sans doute, et moins angoissé que tous ces autres exilés qui se retrouvent livrés à eux-mêmes en un lieu étrange, comme le sont les héros de Seul sur Mars ou de Seul au monde, ou bien Robinson Crusoé : « J’étais toujours étendu sur la terre, dans la terreur et l’affliction… »
Ex nihilo
La vie n'est qu'un exil : tournons nos regards vers la patrie céleste.
Hippolyte Taine, Philosophie de l'art
Avant de sauter dans l’eau, de s’effacer dans la nuit, de s’échouer sur la grève et d’émerger en pleine lumière, il lui avait fallu jeter ses papiers à la mer, en quelque sorte renoncer à son identité. Venu de nulle part, il n’exprime aucune nostalgie. Il se retrouve nu, démuni de tout au point de devoir déboucher des WC à main nue, et obligé de se vêtir avec ce qu’il trouve au hasard de ses pérégrinations : en guise de feuille de vigne, une serviette, puis de pauvres sandales, et peu à peu un habillement complet. Avec sa veste d’uniforme, il se fond dans l’anonymat de ce club de vacances. Une façon de reprendre pied dans la vie, de peu à peu se construire une nouvelle identité, de passer d’"alias" à Elias.
l est malgré tout tenté de renoncer, de vouloir disparaître pour de bon. Mais, déniché au fond du coffre d’un pullman, il se voit contraint d’assumer son rôle. Incapable de se cacher, il se fait repérer par le vacancier russe, puis par le directeur du camp, et doit passer par l’abjection la plus basse, la servitude, la souillure, le viol. Surtout, à la fois chasseur et gibier, il lui faut participer à la chasse au clandestin et à la capture de son ami. Le magicien le fait effectivement disparaître en l’enfonçant dans la cuvette des "toilettes de la mort", un peu comme le chômeur interprété par José Garcia dans Le Couperet escamotait ses rivaux, ses alter ego. Mais notre héros, lui, doit s’assumer, redevenir une personne, et il lui faut, bon gré mal gré, se retrouver sur le devant de la scène, au vu de tous.
Dans ce lieu de l’artifice qu’est le camp, il ne cesse de passer de l’existence à l’inexistence et inversement. On pourrait évoquer l’observation d’Abdelmalek Sayad dans La double Absence : « Continuer à être présent même absent et là où on est absent (c’est le sort de l’émigré) et, corrélativement, ne pas être totalement présent là où on est présent, ce qui revient à y être partiellement absent (c’est le paradoxe de l’immigré). »
C’est là qu’il rencontre Christina, ou plutôt que celle-ci le repère, comme si elle n’attendait que lui (alors qu’en fait c’étaient ses valises qu’elle attendait). Telle Nausicaa pour Ulysse, elle l’accueille, l‘habille, lui offre le repas. Et, telle Calypso, elle veut le retenir par les chaînes de l’amour. Mais, pas plus qu’avec Ulysse, tombé sous son charme et comblé, cette rencontre ne saurait répondre à son attente. Une telle liaison ne saurait représenter la "vie réelle" comme le lui fait remarquer Christina.
Et c’est là, sur les rives de la mer Égée, que débute la pérégrination d’Elias, laquelle fait ouvertement référence à celle d’Ulysse dans l’Odyssée. Leurs noms ne se répondent-ils pas d’ailleurs, avec les mêmes consonnes ?
Les épreuves
Nous ne parlons aucune langue,
nous ne sommes d'aucun pays,
notre terre c'est ce qui tangue,
notre havre c'est le roulis.
Benjamin Fondane, Ulysse
Le trajet que suit Elias est incohérent. Le seul lieu qui y est nommé, et qui soit identifiable, est Paris, et c’est en tant que symbole. Il est soumis à une succession d’épreuves qui l’obligent à se transformer, à adapter son identité face à un monde qui, à ses yeux, n’arrête pas, à l’instar des métamorphoses de Protée, de changer. La première épreuve pour Ulysse est la plus aguichante : ses compagnons se laissent séduire et enivrer en consommant la drogue des Lotophages. Elias de même se laisse pour un temps envoûter par les plaisirs dont jouissent les résidents du club et il aurait été bien tenté de rester un peu plus auprès de Christina...
Mais, à l’exemple d’Ulysse qui quitte Troie en emportant son butin et en prenant la mer, Elias fuit le camp à bord d’un catamaran. Les rencontres successives qui émailleront son chemin en quête du Lido font effectivement écho aux mésaventures que connaît le héros de l’Odyssée au fil de sa navigation en quête d’Ithaque. Porté par un inextinguible désir de rencontre, d’aller au-devant de l’altérité, il ne se laisse pas arrêter par cette paysanne qui voudrait bien le retenir auprès d’elle en faisant miroiter la tentation d’une vie de famille. Après tout, avec tous ses oiseaux en cage, ne serait-elle pas au fond d’elle-même une Circé qui transforme ses visiteurs en animaux et qui, gentiment, les maintiendrait en servitude ? On pourrait y penser lorsque, la quittant, Elias se retrouve dans une benne, en compagnie de cochons.
On a beau lui dire que « La France, c’est tout droit », son parcours reste aléatoire, sans véritable logique : un tâtonnement vers un but pourtant bien défini, qui le fait côtoyer aussi bien des personnes malveillantes ou secourables.
Comme dans ses autres films, Costa-Gavras parsème son récit d’images de policiers qui cherchent à entraver la progression de son héros : incarnations d’un Poséidon qui s’acharne à faire sombrer Ulysse. Et si, face à ce farouche et coriace dieu de la mer, on ne trouve pas l’incarnation de la protectrice, la divine Athéna, Elias bénéficie d’une chance indéfectible qui lui permet à chaque fois de passer à travers les mailles du filet.
Armé de son mantra « Si tu viens à Paris, viens me voir », Elias développe ce que les anciens Grecs désignaient comme la mètis (littéralement "le conseil, la ruse") : l’acquisition d’un savoir issu de l’expérience et dont la validité, à l’instar du travail, est déterminée par la réussite ou l’échec. À ce titre tout le récit de l’Odyssée peut être lu comme un "guide de survie", ce qui s’applique aussi bien au parcours aventureux d’Elias et en général à celui de tous les migrants exposés à mille dangers et arnaques, à mille prévenances et signes de bienveillance.
Personne
Muse, raconte-moi l'homme aux mille tours, qui erra très longtemps sur la mer...
Homère, L'Odyssée
Elias trouve toujours une porte de sortie. Il échappe miraculeusement à toutes les menaces qui pourraient entraver sa progression. Ainsi, lorsque des policiers mettent enfin la main sur lui, il voit surgir un essaim de rollers qui in extremis le tire d’affaire. À supposer qu’il est protégé par le destin, que, même invisible, il est une Athéna qui veille sur lui en conditionnant son aide à l’accomplissement de certaines épreuves. Sa confrontation au monde est toujours de l’ordre de l’étonnement. Il sait surtout se débrouiller en toutes circonstances, qu’il s’agisse de trouver de quoi se nourrir ou s’habiller, d’inventer des solutions face à des situations inconnues, ou de tout simplement se faire accepter.
Mais la ruse la plus subtile dont use Ulysse est sans aucun doute celle qui lui permet d’échapper au Cyclope : dire qu’il (n’)est Personne. La meilleure astuce pour Elias est certainement aussi de disparaître, de devenir invisible. Au début de son périple, il s’attache à se présenter à ceux dont il croise le chemin, à échanger son nom avec ceux de ses bienfaiteurs : « Moi Elias. - Toi ? ». Mais, après s’être fait piéger et avoir dû trimer à l’usine de recyclage - l’antre du Cyclope - où on lui demande sans cesse de remettre son masque, il se révolte et parvient à s’enfuir. À peine échappé, il se retrouve en présence d’êtres monstrueux, des dragons, les trains lancés à toute vitesse. Il va, par la suite, cesser de se nommer : il lui faut renoncer à son identité s’il ne veut pas être vulnérable. On le voit à plusieurs reprises mettre, enlever, changer de vêtements. Le plus sûr pour lui est de jouer les caméléons, de se mettre au diapason des autochtones. La langue même qu’il parle, lorsqu’il parle, a été inventée de toutes pièces et elle est bien incapable de trahir quelque origine.
L'Eden retrouvé
Le dixième jour, la terre de leur patrie était en vue. Ils apercevaient les feux des bergers dans le lointain.
Homère, L'Odyssée
Enfin Ulysse arrive chez lui, il rejoint Ithaque. Le terme de sa navigation sera inévitablement une plage. Le lido n’en est-il pas une ? Mais, pas plus qu’Ulysse revenu chez lui, Elias n’est identifié lorsqu’il débarque du train. Les passants qu’il rencontre ne se soucient pas de répondre à ses questions, ils ne semblent même pas le voir. Tel Ulysse il devient mendiant et se fond dans la foule de tous les miséreux, les sans-nom qui hantent la capitale. Même la dame distinguée et charitable qui le gratifie d’une veste (mais pas de la légion d’honneur), se contente de s’apitoyer : « Étranger… Sans papiers… Ah, mon Dieu, mon Dieu... »
Il a atteint son but, et il ne lui reste plus qu’à se faire reconnaître et à s’y reconnaître lui-même, retrouver son identité, ou bien endosser une nouvelle personnalité. Il reprend son errance dans un labyrinthe dans lequel il s’insère aisément mais qui défie toute logique. La réalité se mélange à la fiction comme le suggèrent ces moments où il côtoie une équipe de tournage. Il y tourne en rond, finalement tout aussi perdu que le personnage, interprété par Yves Montand, qui déambule entre deux verres dans le Clair de femme de Costa-Gavras.
Elias, lui, n’abdique pas. Mais quel est cet Éden occidental où tout est chamboulé ? L’image du bonheur y est factice, comme cette vitrine qui exhibe un couple épanoui se préparant à aller au lit, alors qu’il se met à pleuvoir à verse et qu’il faut se réfugier sous la tente des sans-abris. Il va falloir faire appel à la magie pour survivre. Comme le dit le portier du Lido : Elias dit qu’il l’est un peu. C’est ainsi que Personne redevient une personne, de la même façon qu’un alias, en incarnant Ulysse, est devenu Elias. Mais sans doute n’est-ce là qu’une illusion ?
Le complexe d'Ulysse
Le désir de tout quitter et de s'engager dans un parcours aventureux
Pour Ulysse, le chemin de l’exil n’est en fait qu’un retour si l’on considère que Troie ne fut qu’une étape entre Ithaque et Ithaque. Mais ce fut un long retour, particulièrement tortueux, dont les épisodes ont nourri la légende.
Il est certain que le héros aux mille ruses ne s’était pas destiné à une vie d’aventures : il avait fait tout ce qu’il pouvait pour ne pas se laisser entraîner par les Achéens dans la guerre de Troie. Mais, tenu par le serment de Tyndare, il se trouva contraint de quitter Pénélope et de participer au siège d’Ilion. Après la victoire, contrairement aux autres héros grecs rejoignant leurs cités respectives, « Ulysse, lui, n’a pas cessé de ne pas revenir », comme nous le dit Barbara Cassin. Il est très vraisemblable que celle-ci ait bien compris le sens de son long périple qui ne se serait pas conclu à son retour au foyer : pour lui, pas plus que Troie, Ithaque n’aurait été qu’une étape : elle avance le fait qu’il n’y serait resté que peu de jours, et qu’il n’aurait pas tardé à repartir pour de nouveaux horizons.
Partir
La grande maladie de l’horreur du domicile.
Baudelaire, Mon coeur mis à nu
Tout roi d’Ithaque qu’il est, Ulysse devient un apatride, un errant en quête d’ancrage. Il ne fut pas le seul à devoir ainsi s’engager sur les voies de l’exil. Ce fut le sort, entre autres, de Jason et Médée, de Dédale ou d’Oreste. Cela pouvait représenter un enjeu de pouvoir, ou l’effet d’un châtiment, la punition pour quelque crime volontaire ou non. C’était en même temps un moyen de purifier la cité. Ils jouaient alors le rôle de boucs émissaires. Œdipe, en s’exilant, se punit lui-même quand il découvre son iniquité, et il libère en même temps Thèbes de la peste. Quant à Ulysse, c’est pour avoir aveuglé le fils de Poséidon, le cyclope Polyphème, qu’il est poursuivi par la hargne du dieu de la mer.
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François Georgin,
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Ces héros se voient maudits et mis à l’épreuve par les dieux, subissant le syndrome du migrant astreint à vivre ailleurs que là où il est né. Ce qui ne les empêche pas de s’affirmer et d’accomplir des exploits. C’est ainsi que Battos, le bègue, envoyé en Libye par l’oracle de Delphes, se retrouve roi de Cyrène, ou que Joseph, dans la Bible, vendu par ses frères, devient l'homme le plus puissant d'Égypte aux côtés de Pharaon.
Le goût de l’aventure, l’attrait pour les ailleurs, la soif de découvertes en attirent d’autres loin de chez eux. Ce sont de perpétuels émigrés, des "gens du voyage". Dionysos, le "dieu errant", apparaît çà et là, à l’improviste, toujours comme un étranger. Son exil est conquérant, triomphant.
N’oublions pas le Juif errant, ce cordonnier qui refusa d’accorder un instant de repos au Christ portant sa croix sur le chemin du Golgotha et qui fut condamné à arpenter le monde, sans attaches, à marcher sans cesse jusqu'à la fin des temps.
les émigrants ne cessent d'escalader la nuit
ils grimpent dans la nuit jusqu'à la fin du monde
Benjamin Fondane, Ulysse
Le terme du périple
Au mythe d’Ulysse retournant à Ithaque, nous voudrions opposer l’histoire d’Abraham quittant à jamais sa patrie pour une terre encore inconnue et interdisant à son serviteur de ramener son fils à ce point de départ.
Emmanuel Lévinas, En découvrant l’existence avec Husserl et Heidegger
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Ulysse demandant l’hospitalité, Bibliothèque nationale de France |
Doit-on donc s’arrêter à voir un Ulysse transi aux pieds de Pénélope, « plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge » ? Cédant le pouvoir à Télémaque, il serait allé se réfugier dans une île où Télégone, le fils qu’il aurait eu de Circé, serait venu le tuer. Mieux, Barbara Cassin le voit repartant vers de nouvelles aventures. Elle nous le montre délaissant Pénélope après un bref séjour et se dirigeant vers des terres inexplorées. Ce qu’avait d’ailleurs annoncé le devin Tirésias lorsqu’Ulysse était allé le consulter aux Enfers : « Tu partiras de nouveau, et tu iras, portant une rame, jusqu’à ce que tu rencontres des hommes qui ne connaissent point la mer. »
Que va devenir Elias ? Paris ne saurait être un aboutissement pour lui, à moins de considérer que la magie et l’émerveillement représentent une patrie pour cet invétéré rêveur venu de nulle part. La référence à la crise migratoire ne serait pas davantage à prendre au pied de la lettre. Costa-Gavras, qui fut lui-même, comme bien des créateurs, un exilé, dénonce certes une situation dramatique, mais il prend du recul et s’en tient à la métaphore. La morale n’en reste pas moins que, tant qu’il n’a pas trouvé son ancrage, le migrant reste longtemps un errant, en quête de reconnaissance, d’identité, d’intégration.
Livres
. COSTA-GAVRAS, Va où il est impossible d’aller : mémoires, Seuil, 2018
. Barbara CASSIN, La Nostalgie, Autrement, 2018
. Georges DEVEREUX, La renonciation à l'identité. Défense contre l'anéantissement, Payot et Rivages, 2009
Sur Internet : Le Complexe d’Ulysse ou les métamorphoses de l’identité dans le contexte de l’immigration
En DVD : « Le Raconteur », entretien de Costa-Gavras avec Edwy Plenel, 2016
FILMS
. Boris LOJKINE, Hope, 2014
.
Philippe LIORET, Welcome, 2009
. Agnieszka HOLLAND, Green Border, 2023
. Michael WINTERBOTTOM, In this world, 2003
.Walter SALLES, Carnets de voyage, 2003
. Sean PENN, Into the wild, 2007
. John FORD, Les Raisins de la colère, 1940
. Elia KAZAN, America, America, 1964
. Théo ANGELOPOULOS, Le Regard d’Ulysse, 1995
. Tony GATLIF, Latcho Drom, 1993