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Argent maudit

En partenariat avec l'association Agir pour la transition (La Muse)

  mardi 17 mars, 18h30 : Conférence
L'argent fantasmatique, par Jürgen Bartelheimer, trésorier de l'association Agir pour la transition (monnaie locale La Muse)

Le film La Chute de l'Empire américain évoque des mythes et fantasmagories sur l'argent qui forment aussi bien la trame de beaucoup de films hollywoodiens.
L'argent est tout et son contraire. Il est dénoncé comme source de problèmes (sociaux, environnementaux, moraux...) tout en devenant, en fin de compte, la source de leur résolution : prendre aux riches et donner aux pauvres, tout en permettant en cours de route, d'accéder au bonheur privé.
La question qui se pose est : en dénonçant l'argent, ne le mystifie-t-on pas aussi, de la même façon que les héros et héroïnes des contes de fées s'en emparent pour finalement semer le bonheur autour d'eux ?

Institut Municipal, place Saint-Eloi, Angers
Gratuit

vendredi 20 mars, 20h : Film documentaire
Le Capital au XXIème siècle  (France, Nouvelle-Zélande, 103 min.) de Justin Pemberton, d'après le livre de Thomas Piketty, avec présentation de Jürgen Bartelheimer, et débat avec David Cayla, économiste, maître de conférences (Université d'Angers), membre des Économistes Atterrés

Le Capital au XXIe siècle est l’adaptation d’un des livres les plus importants de ces dernières années.
En mélangeant références à la pop culture et interventions d’experts parmi les plus influents de notre époque, le film est un voyage à travers l’histoire moderne de nos sociétés. Il met en perspective la richesse et le pouvoir d’un côté, et de l’autre le progrès social et les inégalités. Une réflexion nécessaire pour comprendre le monde d’aujourd’hui.

Cinéma Les 400 coups, 2, rue Jeanne Moreau, Angers

Tarifs habituels aux 400 Coups : 8 €, réduit 6,50 €, carnets 5,30 € ou 4,70 €, moins de 26 ans 5,90 €, moins de 14 ans 4 € - tarif groupe, les matins  également, sur réservation (02 41 88 70 95) : 3,80 €

mardi 24 mars, 20h : Film
La Chute de l'empire américain  (Québec, 129 min.) de Denys Arcand, avec présentation et débat en présence de Louis Mathieu, de Jürgen Bartelheimer et de Michel Gardaz, psychanalyste, auteur de Le "complexe de l'argent" dans l'échange social et de Marx et l'argent

Cinéma Les 400 coups, 12, rue Claveau, Angers

Tarifs habituels aux 400 Coups : 8 €, réduit 6,50 €, carnets 5,30 € ou 4,70 €, moins de 26 ans 5,90 €, moins de 14 ans 4 € - tarif groupe, les matins  également, sur réservation (02 41 88 70 95) : 3,80 €

samedi 28 mars, de 15 à 17h : Jeu de rôle
Trafics au Barabak, animé par Claude Bourlès 

À l’initiative de l’ONU, une conférence pour la paix au Barabak se déroule à l’Hôtel International, dans un pays voisin et neutre. Beaucoup de personnages s’y retrouvent, et ils n’ont pas tous des motifs très avouables…

Université Catholique de l'Ouest, hall Bazin, place André Leroy, Angers

Tarif : gratuit - Inscriptions : 02 41 86 70 80

mardi 31 mars, 18h30 : Conférence
Argent... je t'aime, moi non plus !, par Geoffrey Ratouis, historien

Les mythes, les contes, les légendes, les religions et les philosophies n'ont eu de cesse de mettre l'homme en garde contre la plus puissante (et peut-être la plus terrifiante) de ses créations : l'argent. Les œuvres littéraires, poétiques, musicales ou cinématographiques s'évertuent à fustiger l'avidité aveugle, l'avarice ou au contraire la prodigalité. Tout autant que l'amour, l'argent est l'un des thèmes récurrents de notre imaginaire qui, de Midas à Wall-Street, en passant par la parabole de l'enfant prodigue, nous questionne sur la vraie nature de l'être humain.
>Institut Municipal, place Saint-Eloi, Angers
Gratuit

Commentaires

Textes de Philippe Parrain

Cinélégende parlait en février des bienfaits de la nourriture. Nous changeons cette fois-ci de registre. C'est à une autre nécessité, tout aussi vitale (?), que cette nouvelle manifestation est consacrée : un besoin qui s'impose dans notre vie quotidienne, et dont singulièrement ne se souciaient guère les protagonistes du film Notre petite sœur : l'argent, auri sacra fames, "la maudite soif de l'or" qu'évoquait Virgile dans L'Énéide.

Il semble en effet qu'il ne suffise pas d'"être". Il faut aussi "avoir", et si possible avoir beaucoup, et toujours plus. C'est ce que professent ouvertement les Américains, contrairement aux Français qui, eux, font mine de mépriser "l'argent qui corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui tue, l'argent qui ruine et qui pourrit jusqu'à la conscience des hommes", comme le clamait François Mitterrand en 1971, au congrès d'Épinay.

La Chute de l'Empire américain

Historien de formation, Denys Arcand a commencé en réalisant des documentaires polémiques ancrés sur la réalité socio-politique du Québec. Il aborde la fiction en 1972 et, dès son premier film, s’interroge sur les pouvoirs de l’argent : tous les personnages de La maudite Galette s’entretuent afin de s’emparer d’un magot.

C’est Le Déclin de l’Empire américain (1986) qui le révèle au public international. Il y montre, en les faisant dialoguer, quatre couples d’amis qui sont gagnés par le désenchantement alors qu’ils devraient tout avoir pour être heureux. Ses films suivants – Jésus de Montréal, L’Âge des ténèbres… - opposent à la réalité un idéalisme qui engendre des mondes imaginaires.

Les Invasions barbares retrouve les personnages du Déclin…, 17 ans plus tard, au moment des désillusions : notre civilisation se meurt, mais il s’agit d’une lente agonie, mollement enveloppée dans Le Confort et l’indifférence, comme le proclame le titre de l’un de ses documentaires. La Chute de l’Empire américain complète cette vision désabusée par une réflexion critique sur le système capitaliste.

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thèmes mytho-légendaires du film

Cette histoire que nous conte Denys Arcand est assurément québécoise, et elle s’inscrit dans une époque clairement identifiée : la nôtre. Elle traite d’un sujet majeur et bien concret, de ce qui fait marcher le monde : l’argent. Elle dissèque toutes les modalités des circuits monétaires, depuis la pièce abandonnée au passage à un mendiant jusqu’aux transactions de fonds par-delà les frontières, en passant par le trafic de la drogue et les œuvres caritatives. Et elle dispense une moralité que le héros énonce au passage : « C’est l’argent qui a coulé les Etats-Unis : croire uniquement en l’argent. »

Elle n’en prend pas moins du recul par rapport à la réalité et nous entraîne sur les voies de l’imaginaire. L’argent, tout trivial qu’il soit, ne fait-il pas rêver, et - écus d’or ou liasses de billets - ne brille-t-il pas aussi par sa dimension fantasmatique ? Pour en parler, le réalisateur en appelle aux codes du cinéma : film noir, comédie, polar, film à thèse, feel-good movie... À noter que la scène clef du hold-up au début se déroule dans un local qui porte l’enseigne "Hollywood". On pourrait aussi bien y décrypter des références au merveilleux et au surnaturel qui sont portées par les grandes traditions populaires : les contes, les fables, les mythes et les légendes.

un conte ?

Il était une fois.

Les contes relatent des aventures fictives qui se déroulent dans des lieux et en des temps de fantaisie, déconnectés de la réalité. Ils mettent en scène des êtres fabuleux, humains, animaux ou féeriques, et en appellent volontiers à la magie. Leur objectif est de distraire et de stimuler l’imagination tout en transmettant un savoir, une initiation au monde. Aimables ou cruels, ils se terminent presque toujours bien.

L’ouverture du film nous met en présence de Pierre-Paul : un jeune homme désemparé, qui n’attend rien de la vie et qui, incapable de faire valoir ses capacités intellectuelles, en est réduit à faire du porte à porte pour le compte d’une entreprise de livraisons. En contrepoint, des truands mettent leur ingéniosité à profit et prennent tous les risques pour faire des casses et brasser de formidables sommes d’argent.


Entre ceux qui veulent tout, et celui qui ne veut plus rien, deux parcours bien distincts qui sont destinés à se croiser de façon aléatoire autour d’un sac resté ouvert sur le sol, disponible et capable de cristalliser toutes les convoitises.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le réalisateur pose là les éléments qui vont déterminer tout le déroulement de l’intrigue. Des prémisses qui rappellent beaucoup ceux d’un célèbre conte des Mille et Une Nuits : celui qui oppose le misérable Ali Baba, qui n’avait comme moyen de subsistance « que d’aller couper du bois dans une forêt voisine, et de venir le vendre à la ville », et les 40 voleurs qui transportent « de l’or et de l’argent monnoyé par tas, et dans des sacs ou grandes bourses de cuir les unes sur autres ». Un butin que le pauvre bûcheron, surpris par leur arrivée, découvre par hasard du haut de l’arbre sur lequel il s’est réfugié.

Pierre-Paul comme Ali Baba attend et s’assure que les bandits ne puissent plus le surprendre ; il traîne le sac, puis un autre dans son fourgon et les dissimule sous un carton. « Il en enleva à plusieurs fois autant qu’il pouvoit en porter et en quantité suffisante pour faire la charge de ses trois ânes, et pour les cacher, il accommoda du bois par-dessus, de manière qu’on ne pouvoit les apercevoir. »

« En arrivant chez lui, il referma la porte avec grand soin. Il mit bas le peu de bois qui couvrait les sacs, et il porta dans sa maison les sacs qu’il posa. » Pierre-Paul lui aussi s’empresse de porter les sacs chez lui, avant de les enfermer sous cadenas. Et il lui faut rassurer comme il peut sa compagne, qui deviendra sa complice, laquelle lui demande s’il a volé cet argent. Ali Baba lui aussi répondait à sa femme perplexe : « Ne vous alarmez pas, je ne suis pas voleur, à moins que ce ne soit l’être que de prendre sur les voleurs. » Et, dans les deux histoires, les femmes sont "éblouies": celle d’Ali Baba « voulut compter, pièce par pièce, tout l’or qui étoit devant elle », tandis que Camille enveloppe avec soin chaque liasse de billet dans des sachets plastique avant que Pierre-Paul et Sylvain ne les enterrent à l’instar de leur double oriental : « Je vais creuser une fosse et l’enfouir dedans… »

Le récit se poursuit : nos protagonistes, favorisés par leur bonne fortune et malgré tout bien embarrassés par leur toute nouvelle opulence, vont attirer les convoitises et engendrer des conflits ; ils vont bénéficier de l’aide de comparses généreux ou corrompus et être surveillés, guettés, suspectés ; les maffieux se substituant aux 40 voleurs, leurs tribulations vont entraîner des scélératesses, des actes de cruauté et des morts : à la torture de Jacmel répond le sort du frère envieux d’Ali Baba, découpé en quatre quartiers… Et le conte prend soin de se terminer en précisant qu’Ali Baba et sa descendance vécurent « en profitant de leur fortune avec modération ».

Il s’agit là de toute évidence d’un conte d’apprentissage qui s’ouvre sur une séparation : Pierre-Paul est abandonné par sa copine et n’a d’autre perspective dans la vie que de poursuivre ses livraisons. C’est alors qu’exposé à la tentation, comme Blanche-Neige qui accepte la pomme de la vieille femme, comme le père de la Belle qui cueille une rose sur un domaine qui n’est pas le sien, ou comme la femme de Barbe-Bleue qui ouvre la porte de la chambre interdite, il est entraîné dans des épreuves qui dépassent de beaucoup ses capacités. Il ne comprend pas dans quelle situation il s’est mis, mais il ne lui reste qu’à se mettre en danger pour s’introduire dans un monde menaçant et s’emparer de ses richesses. Comme le note Bruno Bettelheim dans sa Psychanalyse des contes de fées : « Il faut qu’il y ait une menace dirigée contre l’existence physique du héros, ou contre son existence morale. » Et il fixe l’objectif : la « nécessité de devenir soi-même ».

Par-delà toutes les épreuves, Pierre-Paul arrive au terme de son parcours. A la façon des enfants abandonnés qui, dans les contes, regagnent, chargés de richesses, la maison familiale, il se retrouve moralement, intellectuellement et policièrement réconforté en dispensant le bien autour de lui. L’homme tourmenté qu’il était au début a trouvé la sérénité ; grâce à Camille il a comblé sa solitude. On ne dit pas s’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants à élever, ou bien d’indigents à secourir. Il est fort probable que ce ne sera pas le cas : on est sorti du conte. Il n’en reste pas moins que le miracle a eu lieu : il a pu rencontrer une femme merveilleuse, une femme sans nom (juste une "Aspasie" comme on dirait une "fée"), sorte de réincarnation de la maîtresse de Socrate, qui est apparue dans sa vie et y a joué le rôle d’initiatrice.

une fable ?

A titre d'exemple...

Les fables sont de courts récits divertissants à portée pédagogique. Les protagonistes, humains ou non, représentent des catégories et sont immédiatement identifiables : un jardinier, un seigneur, un corbeau, un renard... L’invraisemblance y est de règle. La narration s'organise autour de la morale que l'on veut démontrer et qui propose des préceptes de sagesse d’ordre philosophique, moral ou politique.

La Fontaine nous parle dans Le Trésor et les deux hommes, de cet « homme n'ayant plus ni crédit ni ressource » qui, en voulant se pendre, découvre accidentellement un trésor qu’un avaricieux avait dissimulé ; et c’est ce dernier qui, désespéré de la perte, se passera la corde au cou. Le loser Pierre-Paul se considère, lui, comme handicapé du fait de son intelligence, et la découverte du magot lui redonnera pareillement goût à la vie et aux bienfaits de l’action. Quant aux "détenteurs" du trésor, faute de se pendre, il ne leur restera plus qu’à s’entretuer. Moralité : « L'avare rarement finit ses jours sans pleurs : / Il a le moins de part au trésor qu'il enserre. » Ou bien, ce que ne dit pas le fabuliste : il faut toujours savoir saisir l’occasion qui se présente.

On s’aperçoit que bien des fables reposent sur la prise en compte d’un intérêt bien compris : le Renard sait comment faire pour s’accaparer le fromage, et il est certain que « La Fourmi n'est pas prêteuse ; / C'est là son moindre défaut. » La morale finalement renvoie à un sentiment bien égoïste : c’est en possédant, ou en accaparant que l’on s’accomplit. Encore faut-il le faire raisonnablement, avec parcimonie, savoir gérer sa fortune. Telle est la leçon de La Poule aux œufs d’or.

Sylvain, lui aussi, fait la leçon à Pierre-Paul qui n’est que trop tenté de profiter sans tarder de l’argent tombé du ciel : « Règle absolue : tu changes rien dans ta vie. » Mais notre héros se prend au jeu. Sans trop savoir où il a mis les pieds, il est pris dans l’engrenage et s’engage toujours plus loin dans la logique financière, quitte à déchanter lorsqu’il est mis face aux enjeux et qu’il se rend compte qu’il ne fait vraiment pas le poids à côté aussi bien de la brutalité des truands que de la perspicacité de la police : un mouvement que pourrait symboliser la séquence du premier rendez-vous avec Camille, lorsque la logique du désir, qui croît vers son assouvissement, est brutalement interrompue par l’arrivée des policiers. C’est alors à la fable de La grenouille qui se veut faire aussi grosse que le bœuf qu’il pourrait faire penser.

un mythe ?

En ce temps-là...

Les mythes se réfèrent à des événements immémoriaux relatifs aux origines et destinées du monde et de l’humanité. Ils mettent en scène des dieux et des personnages surhumains qui disposent de pouvoirs surnaturels. Tenus pour absolument vrais, ce sont des récits fondateurs qui remplissent une fonction socio-religieuse et peuvent faire l’objet de cultes. Par-delà l’expression des croyances des différentes sociétés, ils témoignent des aspirations profondes de l’inconscient humain.

La découverte des sacs de billets par Pierre-Paul est-elle totalement fortuite ? Ou bien peut-on la qualifier de signe du Ciel ? On pourrait la déclarer providentielle, répondant aux préoccupations existentielles et au désarroi initiaux du jeune homme. Mais s’en trouve-t-il gratifié ou bien mis en danger ? On se rappelle qu’à Rome, la déesse Fortuna, invoquée par tous ceux qui dépendent des incertitudes de la vie, était particulièrement redoutée. Présidant à la chance aveugle et au hasard, elle accordait, selon ses caprices, richesse ou pauvreté, puissance ou servitude. Elle était représentée portant une corne d’abondance et un gouvernail rappelant que c’est elle qui dirige la destinée des hommes, et elle avait les yeux bandés, tout comme Thémis, la divinité grecque garante de la loi divine, ou comme la Justice qui règne sur nos tribunaux.

Considérée de ce point de vue, l’histoire de Pierre-Paul, d’anecdotique devient tragique : nouvel Icare qui s’approche trop du soleil, il risque fort de s’y brûler. Son équipée met en jeu les équilibres cosmiques, ce que suggère l’envergure qu’elle prend peu à peu, depuis le transfert de quelques poignées de billets de banque dans un tiroir jusqu’à l’organisation de transactions entre places financières au niveau international. Autour de lui, et s’inspirant des personnages de films de gangsters américains, les protagonistes prennent une dimension mythique : les bons et les méchants, les héros et les démons qui se défient et s’affrontent en un éternel combat pour confirmer leur puissance et étendre leur pouvoir.

La nature foncièrement angélique du couple de policiers sera révélée dans la séquence finale, ainsi que celle du repenti Jacmel. Tandis que l’avocat véreux qui, du haut de son Olympe financier, s’érige en maître du jeu et prétend gérer les affaires du monde, se voit bêtement piégé par la ruse de ses obligés, à la façon du Diable dans les contes populaires.

Quant à Pierre-Paul, il sait se dresser face au Destin et s’affirmer en tant que héros : « Si je me fais arrêter, si je me fais tuer, au moins j’aurai essayé… »

une légende ?

C'est arrivé ici...

Les légendes rapportent des faits historiques qui se trouvent magnifiés par l’imagination populaire. Elles recourent au merveilleux et en appellent volontiers aux miracles. Leurs protagonistes sont des personnages remarquables par leur héroïsme ou leur vertu. Enracinées dans la vie locale, elles donnent du sens au cadre géographique ou sociétal.

Cette histoire, qui a commencé sous le signe d’Ali Baba, va se terminer en compagnie de Robin des Bois : un héros généreux, défenseur des pauvres et des opprimés, volant les riches pour donner aux pauvres. Mais, contrairement au brigand au grand cœur, Pierre-Paul n’a pas de sang sur les mains : les victimes de ses exploits tombent autour de lui sans qu’il en soit seulement conscient, ni qu’il ait à lever le petit doigt. Il n’a pas de scrupules à s’associer avec des hors-la-loi (taulard, prostituée, petit malfrat, fraudeurs du fisc) et s’autorise même à enrôler à ses côtés, non le shérif de Nottingham, mais les policiers qui s’étaient lancés à ses trousses.

il s’agit bien d’une légende de fondation ancrée dans la ville de Montréal ; une ville que la caméra nous montre au raz des trottoirs ou du haut de luxueux immeubles. Après avoir réussi à terrasser les redoutables dragons du banditisme et de la grande finance qui gardent jalousement leurs trésors, notre héros détourne l’argent du rôle que le système voudrait lui faire jouer. Passant sous la dénomination "fonds caritatif" « admissible à des déductions d’impôts… », il finira par financer une œuvre humanitaire. Le mouvement du film s’inverse, l’échelle se resserre : les millions qui bondissent par-delà les frontières reprennent leur dimension de billets de banque que l’on répartit dans des valises, avant de se matérialiser sous forme de portions alimentaires. Retour à l’altruisme, à l’intimité, à la convivialité, et à la satisfaction de mettre à disposition un simple appartement avec un lit, un fauteuil, un écran...

Nous sommes passés du film noir au film social : blanchiment dans tous les sens du terme. Déjà le casse du début se déroulait dans une blanchisserie industrielle, mais ce n’était là qu’un décor factice et il n’était pas encore question de blanchir l’argent sale. Contrairement à ce que montrent souvent les films, l’argent de la drogue est finalement blanchi, proprement lavé, et réhabilité. Le bien prend le pas sur le mal, la convoitise fait place aux cœurs purs. On retombe malgré tout dans le monde du conte, avec une conclusion ingénue à la Capra : dans la joie partagée, tout le monde se retrouve au service des pauvres, de ces SDF dont les images de fin nous rappellent la présence.

les mystères de l'argent

Aujourd’hui, tout ce qui compte, c’est ce qu’on "vaut". Des millions, ou rien du tout.
Denys Arcand

Par-delà le cycle des livraisons effectuées par le héros dans sa pratique quotidienne, le film met en scène d’incessants échanges : le va-et-vient à tous les niveaux des cartes de visite, enveloppes, billets de banque, petite monnaie et transferts de fonds. Sans parler bien sûr de la valse de ces fameux sacs qui semblent avoir disparu de la circulation et après lesquels, tel le furet du bois joli - « Il est passé par ici… Il repassera par là » - tout le monde court. Il semblerait que l’argent ici, de par sa fluidité, peut vraiment être qualifié de "liquide"…


Mais, tout liquide qu’il soit, il impose sa loi et assujettit l’homme à ses valeurs, à l’alchimie de ses calculs. Il ne faut pas oublier que le film devait originellement s’intituler Le Triomphe de l’argent. Un argent qui, en fait, n’a pas d’odeur, puisque, obtenu par la violence et mêlé au trafic de drogue, c’est aux bonnes œuvres qu’il sera finalement destiné. Reste à savoir ce qu’il représente vraiment.

le pACTOLE

Les dieux envoient des revers à tous les hommes, l'un après l'autre.
Racine, Andromaque

Les premiers hommes n’avaient pas besoin d’argent, ils étaient auto-suffisants : ils consommaient ce qu’ils recueillaient et cultivaient, et ils fabriquaient eux-mêmes ce qu’ils possédaient. Mais ils en arrivèrent à produire plus que leurs besoins, et certains individus purent se consacrer à d’autres activités comme la poterie, le tissage ou la métallurgie. C’est ainsi qu’ils furent amenés à échanger des objets contre les excédents des récoltes. Le commerce était né sous la forme de troc. Les échanges se faisaient aussi sous forme de présents : le don et le contre-don induisant des obligations réciproques. Et, lorsqu’il le fallait, la guerre permettait de se procurer les biens dont la communauté manquait : une coutume dont semblent se souvenir les épopées irlandaises, telle la fameuse Razzia des Vaches de Cooley qui se trouve au cœur de la mythologie celtique.

Tablette sumérienne,
IVe millénaire av. J.-C.

Il faut reconnaître que ces modes d’échange manquaient de souplesse et de fiabilité. Les Sumériens entreprirent de comptabiliser les marchandises, les têtes de bétail, les sacs de grains, les impôts, en les inscrivant sur des tablettes d’argile qui faisaient foi et qui étaient pour la plupart des pièces de comptabilité ou d'inventaire, en quelque sorte les lointains ancêtres de nos cartes bleues. Telle fut la fonction principale de l’écriture lorsqu’ils l’inventèrent au 4ème millénaire av. J.-C.

C’est plus tard que l’on imagina de créer de l’argent liquide, ou plus précisément solide, métallique. Cela se passa, paraît-il, en Lydie, un pays de l’Asie Mineure sur les bords de la mer Égée, là où coulait une rivière au doux nom : le Pactole. On rapporte que c’est là qu’un jour Silène, qui suivait une procession en l'honneur de son compagnon Dionysos, s'égara et s’endormit, ivre mort, près du palais du roi Midas.

Carle Van LOO, Silène

Celui-ci le recueillit et prit soin de lui, alors que ses hommes voulaient le chasser. Le dieu le récompensa en lui accordant un souhait. Midas demanda que tout ce qu'il toucherait à l'avenir se transforme en or. Dionysos le mit en garde mais dut s’exécuter. Le roi, comblé, vit les objets qu’il prenait et son palais lui-même convertis en or. Mais il déchanta lorsqu’il voulut manger... Assoiffé et affamé, il supplia Dionysos de reprendre son présent. Le dieu lui proposa alors de se baigner dans les eaux du Pactole et d’en remonter le cours jusqu’à sa source. La rivière commença alors à charrier des paillettes d’or dans ses eaux.

C’est cet or que Gygès, au VIIème siècle av. J.-C., aurait utilisé pour en frapper des monnaies. Ce berger avait découvert un anneau d’or qui le rendait invisible lorsqu’il se le passait au doigt. Il s'en servit pour commettre en toute impunité l’adultère avec la femme du roi Candaule, avant de comploter avec elle pour tuer son époux et la prendre pour femme. C’est lui qui, une fois sur le trône, créa les premières pièces de monnaie, comme l'attestent les plus anciennes que l’on ait retrouvées à ce jour.

Créséide

Crésus, dont la réputation de richesse n’est plus à prouver, fut, un siècle plus tard, son héritier et le dernier roi de Lydie. On lui doit la créséide, une des plus anciennes monnaies d'or pur. Mécène avant l’heure, il fit notamment reconstruire le temple d'Artémis à Éphèse, l'une des sept merveilles du monde, et dota généreusement celui de Delphes. Il se trouve que c’est en interrogeant l'oracle de ce temple qu’il fut vaincu : il lui fut dit que s'il entrait en guerre contre les Perses, il détruirait un grand empire. Ce qui se produisit, mais hélas ma pythie parlait de son propre royaume, et non pas de celui de Cyrus…

Depuis ces temps-là, paraît-il, on ne trouve plus de pépites d’or dans les eaux du Pactole. L’argent, quant à lui, n’a cessé de couler à flots à travers le monde.

L'argent-dieu

Dieu m’a donné de l’argent. […] Ayant été doté du don que je possède, je crois que c’est mon devoir de gagner de l’argent et encore plus d’argent et d’utiliser l’argent que je gagne pour le bien de mon concitoyen conformément à ce que me dicte ma conscience.
John Rockefeller

« In God we trust », "en Dieu nous croyons", "nous avons confiance en Dieu", est-il inscrit sur les billets et pièces de monnaie aux États-Unis. L’Amérique se remet toute entière entre les mains de Dieu et lui dédie les signes de sa richesse, un peu comme un actionnaire confie ses biens entre les mains d’un dirigeant de trust. À moins que le Dieu invoqué ne soit tout simplement l’argent, sans faire le détour par le Ciel. Et pourtant, après avoir débarrassé le temple de la présence des marchands, Jésus avait prévenu : « On ne peut servir à la fois Dieu et Mammon », tandis que Moïse avait pris soin de détruire le Veau d’or vers lequel les Hébreux s’étaient tournés. On pouvait penser que l’argent aurait mauvaise presse dans la tradition judéo-chrétienne. Les saints ne manquent pas pour guérir toutes sortes de maux, mais on n’en trouve pas pour s’enrichir. Il n’en reste pas moins que, pour les protestants et les juifs, comme pour les musulmans, la richesse est un bien, car elle est un don de Dieu, à condition de l’avoir acquise honnêtement et d’en faire bon usage.

La déesse Lakshmi,
imagerie populaire

D’autres religions par contre n’hésitent pas à promouvoir la fortune. On sait qu’à Rome, Mercure était le dieu du commerce et des voleurs. Chez les Grecs, Ploutos personnifie la richesse ; aveugle, il visite indifféremment les bons et les méchants. En Inde, c’est la déesse Lakshmi que l’on invoque pour s’assurer richesse et abondance. Le Dieu Caishen, en Chine, apporte la chance aux jeux et dans les affaires : il a le devoir d’aider les gens à devenir riches et prospères, tandis qu’au Japon Daikokuten, représenté assis ou debout sur des sacs de riz, symbolise la richesse.

Sans doute pourtant faut-il se méfier de la démesure, de l’hybris des mythes grecs. Peut-être trop d’argent tue-t-il l’opulence ? La ruée vers l’or, qui assura la fortune de la Californie, ne se traduisit-elle pas en une malédiction dont Blaise Cendrars, dans L’Or, montra toute l’absurdité ? On dit que l’argent, diabolisé, serait devenu le nouveau visage de Satan. Comme le disait Bob Marley : « Le Diable contrôle l'argent. Si tu veux t'enrichir, il te faut donc faire un marché avec le Diable parce que c'est lui qui actionne les planches à billets. »

L'argent impur

L’argent était comme une triste nécessité et son rôle indispensable malheureusement, comme les lieux d’aisance, mais dont il ne fallait jamais parler.
Stendhal, Vie de Henry Brulard

Chieur d’écus, Palais impérial de Goslar (Allemagne)

Lénine promettait des toilettes en or afin que le prolétariat victorieux puisse y déféquer, tandis que Freud parle de l’étape du développement de l’enfant où « l’intérêt porté aux excréments est celle où ils prennent la signification de cadeau » : « Les excréments étant son premier cadeau, il reporte facilement son intérêt pour ceux ci sur l’argent, qui lui apparaît comme un cadeau important dans la vie. » Les rapports entre argent et matières fécales sont bien établis. Les légendes nous parlent de cet or dont le diable fait cadeau et qui se change en excrément après son départ. Thomas More, au XVIème siècle, rapporte que les Utopiens « font d’or et d’argent des vases de nuits et des récipients destinés aux usages les plus malpropres. Ils en font aussi des chaînes et de lourdes entraves pour lier leurs esclaves. » Quant à sainte Thérèse d’Avila, elle le valorise malgré tout : « L’argent, excrément du diable, mais pour cette terre, quel bon engrais ! »

L’or, autrement dit l’argent auquel il est - paradoxalement d’un point de vue chimique - assimilé, engendre simultanément fascination et répulsion. À la façon du personnage de la femme fatale dans un film noir, les convoitises qu’il attise peuvent être la source de tous les dangers. Arraché aux boyaux de la terre, purifié et transformé en lingots, il est à nouveau enfoui, caché dans des coffres ou dans le sous-sol des banques, au même titre qu’Ali Baba dissimulait ses trésors au creux d’une caverne. À croire qu’il est destiné à rester enterré… Les fortunes modestes, elles-mêmes, se dissimulent jalousement sous les matelas ou au fond des bas de laine.

Le rapport à l’argent est rien moins qu’ambigu. Faudrait-il, face à l’étalage impudique de leurs richesses par certains, avoir honte de la sienne ? Alors que l’Église faisait l’éloge de « l’éminente dignité des pauvres », pour reprendre les mots de Bossuet, elle déployait sans vergogne les signes de sa prospérité, tandis que les protestants, qui valorisaient les bienfaits de la richesse, s’accommodaient d’une vie austère…

L’oncle Picsou, par Don Rosa et Carl Barks

On sait de quelle infamie fut frappé Judas pour trente petits deniers. Et pourtant quelques pièces de monnaie peuvent apporter le salut. C’est le cas du premier sou que l’Oncle Picsou a jamais gagné et qu’il garde en tant que fétiche au fond de sa poche, ou des derniers francs qui sauvent la mise de la joueuse Jackie dans La Baie des Anges. Tout aussi précieuse était l’obole que l’on plaçait dans la bouche des morts en Grèce, afin qu’ils puissent payer à Charon leur passage vers l’au-delà.

Dieu lui-même tient le livre de comptes. Les souffrances d’ici-bas constituent un acompte sur les supplices à venir outre tombe. On peut accepter de souffrir pour racheter les péchés de ses proches, tout comme il était coutume de payer des remplaçants pour effectuer des pèlerinages aux lieux saints à sa place et en recueillir ainsi les bénéfices. Dieu est vraiment, surtout depuis 1471 où le pape Sixte IV décrète que l’on peut acheter des indulgences pour réduire le temps de purgatoire, le trésorier des âmes. C’est ainsi que s’est mise en place une bourse du salut, dont les cours peuvent être variables. On commande des messes tarifées pour réduire les peines de ses défunts. Comme le prêchait Johann Tetzel, « Quand l'argent tinte dans le coffre, l'âme bondit du Purgatoire. »

uns société sans argent ?

L’amour de l’argent est la source de tous les maux.
Épître à Timothée, VI, 10


En Utopie, on ne fait « aucun usage de la monnaie », nous dit Thomas More. Péguy prônait également, dans Marcel, de la cité harmonieuse, une société sans échanges monétaires : « Les ouvriers donnent leur travail à la cité, la cité donne les produits aux citoyens. » À l’inverse, mais dans le même esprit, le commissaire aux finances soviétique, Ivan Stepanov, fit marcher à fond, en 1918, la planche à billets. Le but était d’inonder le marché de façon à ce que la monnaie perde toute valeur et qu’il n’y ait plus ni riche ni pauvre. S’ensuivit une énorme inflation et, avec l’explosion du prix des denrées, le développement de la misère et la famine. Quant aux khmers rouges, ils n’hésitèrent pas à prendre en 1975 les grands moyens : afin d’abolir le symbole même de l’exploitation capitaliste, ils dynamitèrent les banques et éparpillèrent les billets à tous vents, sans que personne songe seulement à les ramasser.

Une société sans argent, donc ? "On", ou du moins l’humanité a connu ça il y a très, très longtemps, avant qu’on ne pense à l’inventer. Pourquoi pas aujourd’hui ? Le troc, sous diverses formes revient à la mode. On voudrait supprimer les chèques, le cash, l’argent liquide… Les SEL (Système d'Échange Local) permettent les échanges, au niveau d’un groupe local, de services et de produits. À condition toutefois de tenir, sous forme de bons, une comptabilité des crédits et débits de chaque participant. Quant aux monnaies locales, dont l’usage se généralise dans de nombreuses villes, telle la Muse à Angers, elles mettent en circulation une monnaie "fondante" qui se dévalorise avec le temps, ce qui encourage sa circulation et interdit sa capitalisation, l'épargne et la spéculation.

Est-ce que la monnaie purement électronique, les micro-puces sous-cutanées qui enregistreront directement nos achats et activités feraient mieux et seraient susceptibles de nous arracher au système ? C’est vrai qu’il ne sera plus guère possible en ce cas, comme Pierre-Paul ou tous les tontons flingueurs, de s’extasier devant une valise remplie de billets. Il faut pourtant supposer que la spéculation saura bien s’en accommoder…

Mais, après tout, tout comme la guerre pour les militaires, l’argent est peut-être une chose trop grave pour être confiée aux économistes (lesquels prétendent pourtant en faire une science dure).



 

Programme 2019-20

La Chute de l'empire américain

Québec 2018 - 123 minutes - couleurs

Réalisation : Denys Arcand
Scénario : Denys Arcand
Image : Van Royko
Musique : Mathieu Lussier, Louis Dufort 
Interprètes : Alexandre Landry, Maripier Morin, Rémy Girard

SUJET
À 36 ans, malgré un doctorat en philosophie, Pierre-Paul Daoust est chauffeur pour une compagnie de livraison. Un jour, il est témoin d'un hold-up qui tourne mal, faisant deux morts parmi les gangsters. Il se retrouve seul avec deux énormes sacs de sport bourrés de billets. Des millions de dollars. Le pouvoir irrésistible de l’argent va bousculer ses valeurs altruistes et mettre sur sa route une escort girl envoûtante, un ex-taulard perspicace et un avocat d’affaires roublard.